Jean Pierre Millet - Interview pour Les Echos
"Dans un entretien aux "Echos" (du 20 mai 2003), Jean-Pierre Millet, "managing director" Europe du fonds américain Carlyle, répond aux soupçons qu'ont fait naître ses liens avec l'administration Bush et ses investissements dans la défense."
Q : Etes-vous le bras armé du gouvernement américain ?
Les arguments de Jean-Pierre Millet
- Oui Carlyle a beaucoup investi dans la défense à la fin des
années 1980 et début 1990.
- Depuis Carlyle a élargi son champs d'investissements.
- La défense ne représente que 7% du porte-feuille de Carlyle.
- Le CA de United Defense est de 1,5 milliard de dollars alors que le budget
du Pentagone est de 380 milliards de dollars.
Le
Carlyle Group : le bras armé du gouvernement américain
- Carlyle a fait fortune en restructurant l’industrie de défense
américaine et continue d’investir massivement dans ce secteur
comme le prouve le rachat des entreprises européennes Bofors
Défense et Qinetiq, en 2001 et décembre
2002, et celle United States Marine Repair en juillet 2002.
Toutes ces acquisitions sont cohérentes : elles complètent le
portefeuille industriel et technologique de United Defense,
le groupe d’armement américain dont Carlyle détient toujours
54%. Le Pentagone est le principal client de United Defense.
- Les diversifications des investissements du groupe Carlyle concernent les
technologies clés définies par la stratégie américaine,
et le plus souvent des technologies duales, à usage civil et militaire.
D’une manière générale, Carlyle continue d’investir
dans les domaines les plus stratégiques de la compétition économique
: défense, aérospatiale, nouvelles technologies, télécoms,
mais également biotechnologies et nanotechnologies, deux secteurs stratégiques
dont l’administration Bush a fait une priorité nationale après
les attentats du 11 septembre. L’immobilier et l’industrie classique
sont minoritaires dans son portefeuille.
- La défense représente 7% du portefeuille de Carlyle, mais
ce sont des prises de participation durables (14 ans pour United Defense),
à rebours de la logique d’investissement des fonds de LBO.
- Le Carlyle Group réalise des investissements dans le secteur de l’armement
au plan mondial. La taille que représente le marché du Pentagone
n’est pas significative. Ce qu’il faut regarder, c’est par
exemple la part de marché de Qinetiq dans la recherche militaire en
Grande Bretagne. Les investissements de Carlyle dans la défense sont
ainsi toujours à forte valeur ajoutée.
Q
: On accuse Carlyle d'entrer dans le capital de QinetiQ et de FiatAvio
pour noyauter le secteur ?
Les arguments
de Jean-Pierre Millet
- Carlyle n'est que le deuxième actionnaire de QinetiQ avec 33,6 %.
- Les départements de QinetiQ travaillant sur les secteurs les plus
confidentiels sont interdits à Carlyle.
- 80% de l'activité de FiatAvio, les boîtes de vitesse pour réacteurs,
est civile.
- La partie sensible concernant Arianespace est marginale.
- Il est normal d'utiliser le fonds de capital-risque européen de 650
millions d'euros pour "investir dans les nouvelles technologies, dont
certaines peuvent avoir un rapport avec la sécurité."
La vérité sur le Carlyle group
- En décembre 2002, Carlyle acquérait en urgence 33,6 % du capital
de Qinetiq, la partie privatisée de la Defense Evaluation and
Research Agency (DERA), principal laboratoire de recherche et développement
de l’armée britannique. Selon le Daily Telegraph,
cette acquisition visait à empêcher que certains secrets militaires
US, partagés par DERA, ne tombent dans l’escarcelle de n’importe
quelle société privée. Aujourd’hui, le pôle
nucléaire de DERA demeure 100% propriété britannique,
mais Carlyle a droit de regard sur tout le reste, y compris sur les programmes
de recherche militaires européens !
- La pratique de l’intelligence stratégique d’un fond comme
Carlyle s’inscrit dans le moyen ou long terme. Ce ne sont pas les projets
en développement chez Qinetiq aujourd’hui qui l’intéresse,
mais les orientations des investissements futurs, qui seront soumis au CA
où les représentants de Carlyle seront en position de décideurs.
- Quels sont les 20% d’activité de Fiat Avio
dont Jean-Pierre Millet ne parle pas. Ces 20 % concernent des activités
stratégiques, mais le but réel de Carlyle pourrait avoir été
l’obtention d’un siège au conseil d’administration
d’Arianespace à une époque où Boeing,
principal actionnaire de Carlyle, va très mal et où certains
pays européens prévoient de constituer une Europe de la défense
indépendante de l’OTAN.
- Par ailleurs, un fond de capital-risque qui acquiert des sociétés
européennes n’est pas un fonds européen. Faut-il rappeler
que tous les fonds Carlyle sont basés dans l’Etat du Delaware,
Etats-Unis ? Que les fondateurs du groupe, comme la très grande majorité
de ses 500 salariés, sont Américains ? Que les principaux actionnaires
de Carlyle sont des banques, des sociétés et des institutions
américaines ?
- Dans ces conditions, est-il normal de laisser des technologies européennes
sensibles partir aux Etats-Unis alors même que les Faucons américains
ne veulent pas d’une défense européenne hors du cadre
de l’OTAN ?
Q : Pourquoi de nombreux hommes
politiques conseillent-ils Carlyle ?
Les arguments de Jean-Pierre Millet
- Carlyle n'est pas la seule société à avoir
recours aux "services d'anciens hauts fonctionnaires et hommes politiques."
- Chez Carlyle, elles n'ont qu'un rôle de représentation.
- Ce sont des "doors openers" qui facilitent des prises de contact.
Le rôle des hommes d'influence pour le Carlyle Group
- Le Carlyle Group est la seule société à avoir systématisé
l’imbrication avec les leaders politique à ce point. Il n’est
pas un marché où Carlyle est présent pour lequel un homme
d’influence ou de pouvoir ne soit pas déjà positionné
- Carlyle s’entoure de personnalités fortement marquées
par leur passé politique ou administratif. Il recrute chez les conservateurs
(J. Major), dans les services secrets (F. Carlucci),
et n'hésite pas à embaucher ceux qui ont une expérience
très personnelle du pouvoir (F. Ramos)…
- Les salaires des personnalités citées démentent le
fait qu’ils n’aient qu’un rôle de représentation.
Selon The Guardian, "Bush Sr encaisserait
plus de 80 000 dollars par speech. Quant à John Major, il empocherait
105 000 livres pour 28 jours de travail par an !"
Q : Pourquoi alors de telles
inimités ?
Les arguments de Jean-Pierre Millet
- La discrétion
de Carlyle "rend possibles la naissance et le développement de
rumeurs totalement infondées."
- Exemple de la présence d'un membre de la famille Ben Laden au capital
de Carlyle.
Les connexions saoudiennes du Carlyle Group
- La discrétion sert aussi à échapper aux règles
de la transparence, notamment financière. Parfois, le groupe Carlyle
dérape et cela donne des scandales financiers, comme l’affaire
Bernam-Carlyle dans le financement de la campagne de G. Bush, ou
l’affaire du fond de pension de l’université du Texas avec
Leslie Armitage… Quand à l’affaire du
vaccin contre l’Anthrax, dont la production a été
confiée à une filiale du Carlyle Group, on attend toujours des
précisions pour parler de rumeurs infondées.
- La présence d'un membre de la famille Ben Laden ne fait que pointer
du doigt les liens étroits de Carlyle avec les Saoudiens. Que dire
de Khalid bin Mafhouz
qui est l'un des hommes clefs du scandale de la
BCCI, ou encore de Sami Mubarak Baarma, membre du comité
de conseil de Carlyle, qui dirige la Prime Commercial Bank
ainsi que la SNCB Securities Ltd.
M. Jean-Pierre Millet a bien entendu un droit de réponse à nos contre-arguments. L'équipe de Stop Carlyle lui assure que ses messages seront publiés.

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